15janv001Une note de texte, ce n'est pas si souvent...   

"Fric, krach et gueule de bois, le roman de la crise" est une émission diffusée le 11 janvier 2011 sur France 2, on lit sur le site :

"L’économie n’appartient pas aux seuls spécialistes : elle touche chacun d’entre nous quelle que soit notre place dans la société. Et pourtant, elle nous paraît souvent difficile à comprendre.  Mais comment en est-on arrivé là ? Pourquoi, en quelques mois, le capitalisme a-t-il failli ? Comment quelques banquiers ont-ils mis le monde sens dessus dessous ? Pourrons-nous échapper à la prochaine crise ? Sommes-nous dans une impasse?"

L'émission est produite par deux femmes ! (Cinétévé – Fabienne Servan Schreiber et Lucie Pastor). 

Voici la transcription de la présentation par Pierre Arditi (acteur français né en 1944). Visible pendant encore quelques jours sur le site France 2 ICI

"Le monde a changé vous ne trouvez pas ? Moi j'ai passé mon enfance au 35 rue des Martyrs [Paris] à quelques mètres d'ici. Mon père était artiste peintre et dans cet immeuble du 35 rue des Martyrs y'avait le monde entier. Y'avait un expert comptable, il s'appelait Louis "Piat" il avait épousé une Yougoslave, oui à l'époque c'était la Yougoslavie, et puis il y avait aussi les "Fritz" des petits bourgeois très sympathiques, lui il était chef de rayon dans les grands magasins et puis il y avait aussi des anciennes prostituées, elles étaient deux, on les chambrait un peu nous les enfants de l'immeuble mais elles nous aimaient bien, on les aimait beaucoup aussi, tout ce monde là vivait en bonne intelligence, ça se mélangeait y'avait une sorte de fraternité comme ça, même si y'avait des inégalités de salaire et y'en avait forcément...

Et maintenant quand je regarde autour de moi, je me demande comment nous avons pu troquer ce monde paisible de mon enfance pour celui dans lequel nous vivons, ce monde où les emplois s'évanouissent, où les gens sont jetés d'un claquement de doigts sur le bord de la route, où la vie semble plus dure à tout le monde, sauf sans doute à quelques uns qui gagnent en un mois ce que d'autres ne gagneront pas en une vie. Alors j'ai voulu comprendre, comme vous, je me suis dit après tout peut être je suis trop nostalgique, ce monde n'était pas si extraordinaire que ça, et j'ai fini par comprendre une chose : il a fallu beaucoup de cupidité et de naïveté pour en arriver là.  Des personnages avides, candides ou impatients ont combiné leurs efforts pour nous entraîner dans une crise qui est la plus grave depuis la seconde guerre mondiale. Alors à mon tour je vais vous raconter ce drame en 5 actes dans lequel nous avons été plongés, ce drame avec ses héros, ses traîtres, ses menteurs... et ses clowns."


Un peu plus tard dans la rubrique titrée : "Le paradis perdu", Pierre Arditi s'adresse à Daniel Cohen...

"Daniel Cohen, vous êtes un économiste réputé, alors expliquez-moi comment avons nous laissé filer ce qui m'apparaît à moi comme un paradis. Qu'est ce qui s'est produit pour que le monde de mon enfance disparaisse, comme ça, se volatilise."

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Qu'un acteur garde un souvenir enchanté de son enfance, soit. Mais lorsqu'il présente une émission d'éducation populaire à l'économie, en "prime time", devant plus de 3 millions de téléspectateurs, hommes et femmes, alors il a une mission !

Sa présentation est chaleureuse, on sent pointer l'humanisme, mais que dit Pierre Arditi exactement ? Il énonce la profession, le
nom, et le statut social de tous ses voisins hommes, l'un a épousé une Yougoslave...    
Les seules femmes dont l'occupation vaille d'être citée sont deux anciennes prostituées ! Pas une salariée à l'horizon, même pas une mère !

Dans cette introduction à l'économie, la prostitution est la seule référence d'occupation féminine.
Le travail (gratuit) des mères chargées de nombreux enfants en ce temps là, ne méritait pas d'être cité en présentation ? Ni même la simple présence des mères ! N'y avait-il aucune autre occupation féminine que la retraite prostitutionnelle ? Les femmes travaillaient pourtant dans ces années-là.

Un homme très populaire, Pierre Arditi, a le micro, ainsi qu'UN économiste et UN académicien. La France va boire doctement leurs paroles : l'occasion est belle de lorgner avec nostalgie vers l'esclavage des femmes ! C'était le bon temps, "le paradis" pour Pierre Arditi (tiens, le même nom que le bordel à succès de Canal +) !

C'était le paradis pour CES femmes ? Pour LES femmes en général ?

Lorsque Pierre Arditi naît (1944), la moitié féminine de la France n'a jamais eu le droit de voter. Mais elles avaient droit au "devoir conjugal" (aboli en 1990) et à l'obéissance au mari. Les femmes subissaient des grossesses répétées (contraception légale en 1967). Le recours à l'avortement était fréquent au prix d'angoisses, d'argent à trouver, de douleurs atroces et parfois au prix de leur vie (avortement légal en 1975).

Pour revenir strictement à l'économie, quoiqu'élever et nourrir des enfants (ou pas) devrait à mon sens en faire pleinement partie ... les femmes n'avaient alors pas le droit de travailler (toucher un salaire) sans l'autorisation du mari, ni d'ouvrir un compte en banque. Mais elles faisaient GRATUITEMENT toutes les tâches domestiques et éducatives.

Les femmes : la moitié de la population et la moitié de l'audience, ramenées en intro à la seule occupation "sympathique" pour un homme : la prostitution. C'est scandaleux, d'autant qu'il s'agissait d'une émission très bien préparée.

La prostitution est pourtant l'illustration typique de ce que Pierre Arditi critique : la cupidité, l'avidité, la domination sans limite par l'argent :  "La prostitution : c'est l'utilisation du corps d'une femme, pour du sexe, par un homme : il donne de l'argent, il fait ce qu'il veut". (Andrea Dworkin)

Si l'extrême de cette domination n'est pas remis en question ni même stigmatisé, comment imaginer que le pouvoir financier le sera en profondeur ? Ce pouvoir a la même racine : jouir de sa propre toute-puissance sur autrui. Dans un système de domination masculine aussi extrême que celui de notre planète, la remise en question de l'ultra domination financière est impossible.

Cette émission a particulièrement bien illustré le pouvoir de nommer dont parlait Andrea Dworkin : "Les hommes ont le pouvoir de nommer, un pouvoir immense et sublime. Ce pouvoir de nommer permet aux hommes de définir l'ensemble du champ de l'expérience, de délimiter limites et valeurs, d'assigner à chaque chose son domaine et ses attributs, de décider ce qui peut et ne peut pas être exprimé, de contrôler jusqu'à la perception."

(Une bien trop douce critique de cette émission, encensée partout, a été faite dans l'humanité.fr ICI...)